Thursday, July 13, 2017

La glace au chocolat


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Le premier embarras de ma vie fut quand j’appris que ma naissance n’était pas désirée par mes parents. Déjà deux filles dans la famille ! Ma mère espéra un garçon pour enfin s’arrêter d’accoucher. À mon père manquait gravement quelque chose d’inexplicable, la dignité… la fierté…la continuité de sa génération, un vrai enfant dans la famille. Donc, ils attendirent avec impatience un garçon. 

Maman prépara tous les vêtements en bleu , mangea les mangues vertes avec du piment, était heureuse de sa peau couleur de sapotille qui prouvait que je serai garçon.  Papa fit les frais d’un hôpital privé pour accueillir « le petit bijou » de la famille. Ils attendirent deux semaines, maman mangea les meilleurs poissons blancs pour allaiter le bébé et but de la poudre de lait importé d’Australie  pour les os forts de son « futur » garçon. Après deux semaines à l’hôpital aucun signe de la perte des eaux, ils rentrèrent à la maison, car la fierté coûtait cher. Malheureusement, le soir de leur arrivée la poche des eaux éclata avec grande joie. on hospitalisa ma mère immédiatement  à l’hôpital du village voisin.

L’humiliation.  À leur grande surprise et contre tous signes. C’était une fille. 

L’amour maternel pour une fille était tellement fort dans cette île, elle me refusa tout de suite. Une fille trop brune, comme un singe. Pas comme les bébés aux joues joues roses dans les pubs à la télé. Une troisième fille qui serait une grande responsabilité pour elle. Son refus était justifié. Papa malchanceux la consola quand même disant que je rassemblais à ma grand-mère maternelle décédée il y avait quelques années. La réincarnation sauva ma vie et je fus acceptée tout de suite. Mais le karma était tellement puissant que mes parents eurent une 4eme fille  plus tard avant de gagner un garçon  à la loterie, au cinquième tour !
Chaque fois, que j’entendais cette histoire, je me sentais coupable de ma naissance et j'avais le sentiment que je ne méritais pas d’être dans ma famille. Je n’avais pas pu donner ce bonheur à mes parents  dès ma naissance et j’avais toujours cru que ma naissance était une souffrance pour eux. Donc, je voulais être un garçon. 
Partout, j’écrivais un prénom masculin «  Samantha » en croyant que j’étais un garçon. Je refusais les poupées en coupant leurs cheveux, je voulais une coiffure de garçon, grimpais aux arbres et y restais pendant des heures, lisant  des romans d’aventures. A l’âge de six ans, mes meilleurs amis étaient les garçons, ils devinrent les héros de ma vie. Je voulais faire exactement comme eux. Jouer au cricket, courir dans les champs de riz avec les cerfs-volants assister aux fêtes de Vesak au temple... Je grandis comme un cocotier sans aucune courbe féminine toujours avec la couleur d’un singe noir comme ma mère disait souvent.

Mais cette liberté ne dura que quelques années. Un jour, à l’âge de 13 ans j’eus mes premières règles. Ce fut la deuxième honte de ma vie. On dit elle est tombée de l’arbre de jambose rose. Ça signifie avoir des périodes. Oui, je tombai d’un arbre très haut, celui de ma dignité. On  m’isola dans une chambre noire loin  des garçons, même mon père n’avait pas la permission de me voir. Il y avait des bougies pour la lumière et des feuilles de Neem sous le lit pour me purifier. On enleva aussi le miroir.
Les femmes du  voisinage vinrent chez moi.  Elles avaient l’air toutes gaies.  Elles commencèrent à me donner des conseils que je n’avais jamais entendus. « Maintenant tu es une grande fille. Il ne faut pas faire ça et ça ». Quels droits avaient- elles sur moi ?
On me donnait seulement du bouillon amer comme si j’avais attrapé une maladie. J’ai passé une semaine dans cet isolement en attendant le jour propice pour sortir. Je ne pouvais  ni aller à l’école ni voir mes amis. Ce fut la semaine la plus noire de ma vie. Dehors, j’entendais les femmes qui rigolaient, se précipitaient pour préparer les friandises pour fêter mon premier sang. Maman a consulté un astrologue qui a dit exactement la couleur de la culotte que je portais et  prédit que j’allais faire   de grandes choses dans la vie car j’avais 4 planètes dans le même carreau dans mon horoscope. Un scorpion fort. 

Une femme râpait la noix de coco pour préparer le riz au lait alors que l’autre faisait frire le Kevum doré dans l’huile chaude.  Papa était très occupé à inviter tous les villageois pour la cérémonie et il acheta beaucoup de bouteilles d’Arrack pour ses amis. L’astrologue recommanda la couleur Rose pour ma robe de cérémonie. Moi, qui n’avais jamais porté de robes sauf l’uniforme à l’école, pleurais, refusant de porter une robe rose à fanfreluches. Je ne  voulais pas être une Barbie. On m’a mis du maquillage partout. Le rouge aux lèvres: je  n’osais pas parler ou manger de peur de gâcher le maquillage, la poudre sur mon visage : je rassemblais à un clown, les talons qui coupaient mes chevilles : je me sentais comme un de ces pêcheurs sur échasses et cette robe longue ridicule m’étouffait.
Le matin de la cérémonie, je dus me réveiller très tôt le matin car la Dhoby woman d’une caste inférieure Redi Nenda était venue me donner le bain rituel en dehors de la maison. D’abord elle enleva mes boucles d’oreilles en or et elle les garda disant que c’était mauvais pour la santé. Alors, elle versa un premier seau d’eau glacial sur ma tête avec des fleurs de jasmin et du curcuma pour me purifier. Elle m’ordonna d’ôter  mes vêtements devant elle et d’enfiler la robe.   Je  détestais tellement cette vieille femme, je commençai à pleurer. 

Ensuite, je dus craquer un coco avec un énorme couteau comme ça je n’aurais plus de mauvais œil dans ma vie. Enfin, je dus allumer les lampes à huile et me prosterner aux pieds à chaque adulte qui était présent, on m’offrit de  nouvelles boucles d’oreilles en or, des  colliers, des  bracelets et beaucoup de cadeaux dont je ne voulais pas.  Une femme me donna des verres ! Je n’en comprenais pas la raison.
Tout le monde était heureux sauf moi. Les villageois étaient ravis de ce repas royal et ils mangèrent pour trois jours du riz jaune au poulet avec quantités de currys, burent l’alcool gratuit et commencèrent à faire la fête.  Pourquoi étaient- ils si heureux Comment mon sang leur donnait-il de la joie ? 
Je dus accueillir tout le monde devant la porte. J’assistai à ce spectacle comme un animal dompté dont le corps n’appartient qu’au « Maître ». Je ne pouvais pas m’amuser du tout. Quand tout le monde fut parti, je courus vers le frigo pour manger mon dessert préféré que papa avait commandé pour la fête.  La glace au chocolat. 
À ma grande déception, il y avait plus de glace au chocolat. Il n’en restait même pas une cuillerée. On avait tout fini pendant que je saluais les gens. Maman a dit que ce n'était pas bien . On n’avait pas pensé à moi. Je hurlai, pleurai, criai, déchirant ma robe rose.  Je frémissais de colère.
Et à ce moment-là, cette petite envie de manger une glace au chocolat dont j’étais privée cruellement, car j'étais fille, me glaça le cœur et je commençai à haïr mes gens et leurs rituels ridicules, pour toujours.

Par Jahooli Devi

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